Le "choc des civilisations" est un piège tendu par l'Amérique !






La revue Krisis vient de publier un numéro consacré à l’Amérique. Son rédacteur en chef Thibault Isabel nous parle du rôle joué par les Etats-Unis dans le monde aujourd’hui.



Rébellion : Sur un plan économique, l’Amérique a dominé le monde pendant tout le XXe siècle. Est-ce que ce sera encore le cas au XXIe?

Thibault Isabel : Il est clair que les Etats-Unis donnent des signes de déclin, depuis très longtemps. Emmanuel Todd, en 2002, avait déjà parfaitement analysé le phénomène. De nombreuses puissances économiques rivales émergent, comme la Chine. Mais il faut surtout rappeler que l’Amérique est dépendante du reste de la planète, car ses échanges commerciaux sont déséquilibrés: le déficit du pays est croissant, ce qui revient à dire que les Américains consomment de plus en plus ce que produisent les autres. Leur hégémonie économique repose sur l’entrée massive de capitaux, et donc sur la confiance des financiers dans leur stabilité nationale. En d’autres termes, les Etats-Unis ont besoin de rester au centre du jeu pour diriger la partie. Le jour où l’on cessera de leur faire confiance, ils s’écrouleront mécaniquement.

Nous devons bien comprendre que le soft power (le pouvoir culturel) fonde paradoxalement le hard power (le pouvoir effectif). C’est l’imaginaire qui détermine le réel. Plus les Etats-Unis parviennent à faire croire qu’ils sont indispensables et qu’ils dominent le monde, plus ils deviennent en effet indispensables et dominent le monde. Ils attirent du même coup les investissements, et continuent de régner en maîtres sur la sphère économique, ainsi que sur la sphère militaire.



Rébellion : Comment les Etats-Unis font-ils pour rester au centre de l’échiquier mondial? Qu’est-ce qui leur permet de maintenir cette puissance?

Thibault Isabel : Au fond, tout se passe comme si la planète payait un tribut à l’Amérique. Cela peut paraître absurde; mais la plupart des pays trouvent un avantage à court terme à maintenir le statu quo. Les nations émergentes peuvent ainsi écouler leur excédent de production: leurs coûts de main d’œuvre étant bas, elles produisent à bon marché et vendent avec une plus-value aux Américains, qui eux apportent les capitaux. Ces nations émergentes parviennent de la sorte à entretenir leur dynamique de développement. Quant aux vielles nations industrielles, dont les coûts de main d’œuvre sont plus importants, elles restent inféodées aux Etats-Unis sur le plan stratégique : l’Europe a sacrifié son armée au fil des décennies pour financer des systèmes d’aides sociales extrêmement onéreux. Militairement, l’Europe est donc passée sous tutelle américaine. C’est pourquoi les Etats-Unis ont besoin de persuader la planète qu’un état de guerre permanent est en cours. Leur universalisme belliciste, qui les a poussés pendant toutes les années 2000 à multiplier les interventions à l’étranger (notamment en terres musulmanes), révèle en fait un souhait inavouable et caché: faire monter le chaos, pour entretenir le spectre d’un «choc des civilisations». Là encore, l’imaginaire doit déterminer le réel: plus les Etats-Unis parviendront à rendre crédible la menace d’un choc entre l’Orient et l’Occident, ainsi que la nécessité d’interventions militaires répétées à l’étranger, plus ils resteront incontournables.

Cette stratégie date déjà de 1945. A l’époque, la Guerre Froide avait institué un clivage binaire entre l’Occident sous protectorat américain et l’Union soviétique avec ses Etats satellites. Les Etats-Unis ont pu profiter pendant presque cinquante ans de cette situation pour consolider leur empire culturel. Mais cette opposition duale a volé en éclats lors de l’effondrement du mur de Berlin. Les alliés traditionnels de l’Amérique n’avaient plus à se ranger sous la bannière étoilée pour assurer leur propre sécurité, comme ce pouvait être le cas à l’époque où l’OTAN était le seul rempart face à l’«expansionnisme rouge». Les dirigeants américains ont alors dû élaborer une parade. Et les attentats du World Trade Center sont tombés à point nommé, en offrant une porte de sortie à la Maison Blanche. L’«ennemi communiste» avait certes disparu, mais on voyait surgir à présent l’«ennemi terroriste», plus redoutable que jamais. La croisade des «forces démocratiques» contre l’«Axe du Mal» stigmatisé par George W. Bush a beaucoup servi cette rhétorique : l’alliance de l’Occident redevenait subitement nécessaire, tout comme le protectorat américain sur le «monde libre».

La surmédiatisation des problèmes liés au terrorisme, à l’islamisme et à la dictature dans le monde favorise l’hégémonie américaine. On accorde une importance démesurée à de petits Etats (l’Afghanistan, l’Irak, la Lybie, la Syrie, Daesh), dont le pouvoir de nuisance est plus ou moins avéré, mais qui ne représentent en aucun cas une menace vitale. Lorsqu’on en fait les représentants d’un Mal absolu, pourtant, on les érige en menaces majeures (et même en menaces métaphysiques) contre les forces du Bien démocratiques. Et on les prend au sérieux bien plus qu’ils ne le mériteraient. Tous ceux qui rentrent dans cette logique manichéenne et sécuritaire font le jeu des Etats-Unis, sans s’en rendre compte. Cela ne veut pas dire que nous devons approuver le terrorisme, l’islamisme ou la dictature. Mais nous ne devons pas cautionner une politique du pire, qui conforte la puissance américaine. A mesure que les Etats-Unis interviennent dans les pays de culture islamique, ils entretiennent la rancœur de ces peuples. Mais cette rancœur les sert, car ils peuvent grâce à elle continuer de se rendre indispensables aux yeux du reste du monde. C’est lorsqu’on croit que tout va mal qu’on appelle les gendarmes. Quitte à leur laisser les clés de la maison.



Rébellion : Qu’est-ce qui pourrait ébranler à terme la domination culturelle que vous décrivez?

Thibault Isabel : Le soft power américain est déjà ébranlé. L’image de l’Amérique s’est considérablement dégradée dans le monde musulman, mais aussi ailleurs: les séquelles laissées par l’administration George W. Bush sont de ce point de vue considérables. A force de trop en faire, les Etats-Unis se sont eux-mêmes décrédibilisés, surtout auprès des pays émergents. Ils apparaissent de plus en plus ouvertement comme un colosse aux pieds d’argile. Même au plan militaire, ils n’ont plus les moyens de leurs ambitions.

Nous devons également garder en tête le réveil de la Russie, qui a mis une vingtaine d’années à digérer l’effondrement du communisme. Dans cette affaire, l’Amérique appliquait depuis longtemps la stratégie proposée par Zbigniew Brezinski en 1997: il s’agissait d’isoler les Russes, qui constituent le seul contrepoids à l’hégémonie militaire du Pentagone, en maintenant les protectorats européens et japonais sous le giron américain. Mais Moscou incarne désormais une alternative crédible (quoiqu’on pense par ailleurs de Poutine lui-même, car ce n’est pas le président de la Russie qu’il faut juger, mais la puissance militaire russe et son importance dans l’émergence d’un monde multipolaire).

Le fond du problème reste idéologique, comme en témoignent les négociations autour du TAFTA. Ceux qui règnent sur l’Europe (politiciens, grands chefs d’entreprises, hauts fonctionnaires, journalistes) sont acquis à la cause de l’Amérique. Le système capitaliste étant dominé depuis un siècle par les États-Unis, il n’est pas étonnant que les représentants les plus éminents du monde libéral se sentent solidaires de l’Oncle Sam. Ils sont solidaires de la Nouvelle Classe des élites globalisées, qui n’est pas exclusivement américaine (et qui l’est même de moins en moins, du fait de la mondialisation), mais dont les Etats-Unis constituent depuis longtemps la figure tutélaire.

Il suffirait de tourner le dos à l’Amérique pour la faire vaciller. Il suffirait de la reléguer dans la périphérie d’un monde multipolaire (plutôt qu’au centre d’un monde unipolaire) pour qu’elle s’écroule sous le poids de sa dette privée et de sa baisse endémique de productivité. Mais nos dirigeants s’y refusent, parce qu’ils adulent ce que l’Amérique représente – et parce que la déstabilisation de cette nation pourrait mettre en péril le cadre économique dont elle est devenue le symbole structurant. Le destin de l’Amérique et celui du système mondial actuel sont de toute évidence liés.



Rébellion : Pour finir, pouvez-vous présenter les grands axes du numéro de Krisis ?

Thibault Isabel : Nous mettons en cause la réalité de la domination américaine sur le monde à travers un entretien de Jean-Philippe Immarigeon. Jean-Claude Paye pointe du doigt le sécuritarisme de plus en plus outrancier qui sévit outre-Atlantique, tandis que Michel Lhomme analyse les méfaits d’un système carcéral en voie d’extinction avancée. Luc Pauwels revient sur l’histoire de la politique étrangère américaine et son usage pour le moins ambigüe des notions de «droit d’autodétermination des peuples» et de «droit d’ingérence». Quant à moi, je propose une étude sociologique de la bande-dessinée, du cinéma et de la culture populaire américaine: je montre que les Etats-Unis sont animés par un état d’esprit paranoïaque qui les oblige en permanence à se trouver des ennemis illusoires pour exister en tant que peuple soudé.

Mais notre numéro rappelle aussi les aspects positifs de l’Amérique. Edouard Chanot nous parle par exemple du fédéralisme et du localisme des Pères Fondateurs. Et David Da Silva revient sur la véritable histoire du populisme agraire du XIXe siècle (qui n’a rien à voir avec la caricature qu’on en donne souvent dans les médias). Je signalerai enfin un article d’Olivier Dard sur Le cancer américain de Robert Aron et Arnaud Dandieu, ainsi qu’un témoignage du romancier Thierry Marignac sur la vie dans les ghettos new-yorkais. Sans parler des reprises de textes de Knut Hamsun, Alexandre Soljenitsyne et Alexis de Tocqueville. Et bien d’autres choses encore…



> Source: Entretien accordé à Rébellion


La fin de l'Amérique ? Accédez ici à l'émission de radio
AU SOMMAIRE DE KRISIS 43:
Entretien avec Jean-Philippe Immarigeon / La chute de la maison Amérique.
Jean-Claude Paye / États-Unis : l’instauration d’un pouvoir sans limite.
Michel Lhomme / La démocratie carcérale américaine.
Luc Pauwels / Les Américains et le droit d’autodétermination des peuples.
Jean-Claude Paye et Tülay Umay / France, États-Unis, Syrie. Guerre et «double pensée».
Knut Hamsun / Document : Le patriotisme américain (1889).
Entretien avec Alain de Benoist / L’anti-américanisme de droite, de gauche et d’ailleurs.
Olivier Dard / Le cancer américain : un essai emblématique de l’anti-américanisme français des années 1930.
Alexandre Soljenitsyne / Document : Le déclin spirituel de l’Occident (1978).
Entretien avec Édouard Chanot / Les Pères Fondateurs de l’Amérique.
Thibault Isabel / Le «style paranoïde» de l’industrie culturelle américaine.
Entretien avec David Da Silva / La tradition populiste dans la culture des États-Unis.
Thierry Marignac / Témoignage : Marquis de la Dèche dans la ville noire. Bas-fonds d’Amérique vus par un petit parigot.
Alexis de Tocqueville / Le texte : La vitalité démocratique américaine (1840).